Les Frappés

Expédition sur un drakkar en Norvège (BÁTAR) - Épisode 2 - Kalvåg

Season 4

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En août 2023 je suis parti en Norvège, pour rejoindre une expédition dont le but était de naviguer pendant 1 mois sur un bateau viking, depuis les îles Lofoten jusqu’à la ville de Bergen, 1500km plus au sud.

Dans cet épisode, on largue enfin les amarres ! Je vous parle d'un brasero qui fume, d'un cargo menaçant, des étoiles qui se reflètent dans l'eau noire de la nuit, et bien plus encore.

🔎 Pour plus d'informations sur les Bátar c'est ici. Le docu vidéo de l'expédition est sur YouTube.

🎙 Les épisodes à écouter :
👉 Expédition BÁTAR - Épisode 1 - Ålesund
👉 Épisode #24 - BÁTAR - Le drakkar le plus rapide de l'Histoire pour traverser l'Atlantique



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Les Frappés c’est le podcast de celles et ceux qui se dépassent. Vous écoutez le 2e épisode de la mini-série audio sur l’expédition en Norvège à laquelle j’ai participé en août 2023.

Dans le 1er épisode, je vous parlais de mon voyage jusqu’à Alesund, et de ma rencontre avec l’équipage des BATAR, le collectif toulousain qui construit des bateaux vikings pour les faire naviguer. On s’était quittés au moment où une pluie torrentielle s’abattait sur nous, alors qu’on s’apprêtait à larguer les amarres.

Préparez-vous, dans cet épisode on prend la mer pour de bon.


Introduction

Les aléas de l’aventure… on est même pas encore sortis du port que déjà on se prend une énorme averse. En consultant la météo, Thomas, le Capitaine, se rend compte que c’est simplement un gros grain passager. D’ici 1h ça devrait être terminé. La décision est prise de rester à terre pour patienter. On déploie une grosse bâche sur la voile, qui est fabriquée en lin, pour éviter qu’elle se gorge d’eau, et on va se mettre à l’abri dans une cabane de pêcheur. 

Quand on largue enfin les amarres, le soleil commence à percer les nuages. On sort du port en utilisant le moteur électrique et une fois en mer, on hisse la voile. Et là quelles sensations ! On est au vraiment au raz de l’eau, ce qui est assez étonnant sachant qu’on est quand même sur un bateau de 12m de long. La notion de confort à bord est inexistante, je m’assoie là où je peux, sur une caisse, sur des cordages, sur des sacs… et la seule protection contre le vent ou les embruns qui me fouettent immédiatement le visage, c’est ma capuche. Et pourtant, je suis tellement heureux d’être là et de partager ce moment avec le reste de l’équipage. Ça y est, mon expédition en mer avec les BATAR vient vraiment de commencer !

Notre objectif pour terminer cette journée bien entamée est un port de l’île de Fjørtofta.



Arrivée à Fjørtofta

Dès que le bateau est solidement amarré, c’est une véritable machine logistique se met en route. En 1h, le Fyr est sécurisé pour la nuit, le camp est installé, un énorme brasero réchauffe nos mains glacées et les pâtes cuisent tranquillement. Je vous explique quand même comment tout ça se passe en détail :

La priorité quand on arrive dans un port, c’est toujours de trouver une borne électrique qui fonctionne, pour recharger la batterie du moteur. Ensuite, on envoie quelqu’un en éclaireur pour explorer les environs et nous dégoter un emplacement de bivouac adapté. Il nous faut un espace aussi plat et aussi abrité que possible, mais évidement on n’a pas toujours le choix. Ce soir-là heureusement c’est grand luxe, on va pouvoir s’installer sur une belle surface herbeuse, protégés des embruns et du vent par les énormes blocs rocheux de la digue. Ensuite tout s’enchaîne très vite : on doit décharger le matériel, la nourriture et l’eau. Pendant que certains commencent immédiatement à cuisiner, souvent à même le sol, d’autres montent les tentes.

On en a 3 pour les 10 membres d’équipage. La tente principale qui compte 3 chambres réparties autour d’un espace commun. Elle peut accueillir 6 personnes, mais on y dort qu’à 5. La tente du Capitaine, prévue pour 4 personnes, avec 2 chambres positionnées de chaque côté d’un espace commun. Et enfin une tente 1 place, la tente du paria, réservée à Arnauld. On l’installe le plus loin possible de nous, car l’animal en question ronfle, potentiellement suffisamment fort pour faire sauter les joints du bateau. Heureusement, on ne dort jamais à bord.

La température baisse, le vent se lève, la nuit est tombée, mais ça y est, notre camp est installé.

On mange rapidement notre repas chaud car il fait droid. On est quelques-uns à se relayer près du brasero qui pour être honnête nous enfume plus qu’il ne nous réchauffe…  puis on se réunit pour le rituel du debriefing. La navigation a été courte, les conditions météo clairement pas optimale, et pour demain c’est pire nous annonce Thomas, le Capitaine… pas un souffle de vent de toute la matinée, on va devoir avancer au moteur électrique jusqu’à notre destination de mi-journée, l’île de Vigra.

Il est quasiment minuit quand on annonce l’extinction des feux. Demain c’est grasse matinée, pas de réveil avant 08h00. 



Navigation jusqu’à Vigra 

Les prévisions météo étaient correctes, il n’y a effectivement pas du tout de vent et on quitte le port au moteur électrique. 

On est organisés en 3 équipes de quart de 3 personnes chacune pour gérer de manière optimale la vie à bord. L’équipe 1 s’occupe de la navigation, l’équipe 2 l’assiste si besoin et s’occupe des repas pris à bord, et l’équipe 3 se repose. Au bout de 2h, on tourne, l’équipe 1 passe en mode assistance, l’équipe 2 se repose et l’équipe 3 qui était de repos prend la navigation. Chacune des équipes de quart est sous la responsabilité d’un membre d’équipage expérimenté : Anne-Laure, Joanne et Braco. Le Capitaine quand à lui est hors-quart, ce qui lui permet d’intervenir à n’importe quel moment si nécessaire, tout en ayant du temps pour planifier la suite de notre itinéraire.

Je suis dans l’équipe de Anne-Laure et on attaque cette journée à la barre ! C’est l’occasion de réviser mes gammes. Comment sont représentés sur la carte les haut-fonds, les balises ou les chenaux ? Quel est le meilleur choix à faire pour rejoindre notre destination le plus rapidement sans compromis côté sécurité ? Autant de sujets sur lesquels on travaille tout en profitant du paysage et du petit-déjeuner préparé par l’équipe de quart de Braco.

Le paysage est magnifique ! Sur notre gauche, c’est le continent avec ses hautes falaises abruptes dans lesquelles sont taillés de profonds fjords. Sur notre droite, on est protégés de la haute mer par un chapelet d’îles et d’îlots qui cassent la houle et stoppent le vent. Si on devait naviguer tout droit dans cette direction, on arriverait en Iceland ou au Groenland. 

Le vert intense des prairies et des forêts de résineux omniprésentes sur cette section du littoral suggère qu’il y pleut tous les jours ou presque. Alors que la coque fend sans bruit l’eau glaciale, on aperçoit de grands champs d’algues dont les longues tiges remontent à la surface et y forment des ronds de calme absolu. Dans ciel clair, des oiseaux nous survolent, fixant sans doute d’un oeil rond surpris ce drôle d’équipage qu’on forme, pas si loin en dessous d’eux.

C’est assez fou de voir à quel point le territoire est organisé. Ce que je veux dire par là c’est que même avec une densité de population plus faible encore que celle de la Nouvelle-Zélande, avec 13 habitant au km carré, les infrastructures sont partout en Norvège. Il n’y a pas de grande ville là où on se trouve, seulement de petits villages et pourtant tous ont leur propre port moderne, des ponts ou ders tunnels qui les relient au reste du pays, et des commerces de proximité où on trouve tout, même si ça se paie à prix d’or. L’impression que ça donne c’est que l’isolement est réel mais relatif en même temps. Les gens qui vivent ici sont loin de tout, mais ils ne manquent de rien.

On arrive en vue de l’île de Vigra, c’est là que se trouve l’aéroport de Ålesund, où j’ai atterri il y a quelques jours avec Baulieu. On amarre le Fyr et on se dirige vers la maison du port, qui est en accès libre et devant laquelle plusieurs tables au soleil vont devenir notre salon, cuisine et salle à manger pendant cette escale forcée. On a navigué toute la matinée au moteur, du coup il va nous falloir plusieurs heures pour recharger la batterie.

Un pick-up arrive et se gare dans un crissement de pneus sur le gravier, un homme en sort et nous interpelle d’une voix forte en norvégien. Arnold lui répond en anglais, et on comprend alors qu’après nous avoir vu débarquer, il est rentré chez lui pour y chercher du poisson frais qu’il avait pêché un peu plus tôt et qu’il est revenu pour nous l’offrir. Il repart aussitôt. L’interaction a duré moins de 2 minutes. Pas un sourire, pas de discussions triviales sur le temps qu’il fait ou ce qu’on fabrique dans ce petit port avec un bateau de viking. La Norvège, c’est ça ! Je suis bien loin de chez moi et des tempéraments méditerranéens haut en couleur, qui parlent forts et beaucoup en faisant de grand gestes. Ici, les gens sont avares de rires et de mots, mais silencieusement généreux et, à leur manière, très accueillants.

On repart, la batterie du moteur est rechargée à fond, tout comme la mienne d’ailleurs. 



Le Chenal

Le vent se lève, on l’a plein dos, on peut hisser la voile ! Le Fyr prend de la vitesse, on surfe sur une mer bien formée avec des creux de 3 mètres, la sensation est dingue !

Les conditions météorologiques changent souvent, ce qui nous oblige à nous adapter en permanence. On a toujours un objectif en tête pour la journée, mais il évolue presque systématiquement, soit pour rallonger la distance parce qu’on a eu plus de vent que prévu, soit au contraire pour s’arrêter plus tôt et recharger la batterie du moteur électrique qu’on a du solliciter. Un énorme avantage de la Norvège pour une expédition comme la notre, c’est la fameuse loi du droit d’accès public, ou allemannsretten en norvégien. Instaurée en 1957, elle permet à n’importe qui de se promener ou de camper n’importe où, même sur les terrains privés, sous certaines conditions évidemment : ne pas laisser de trace, rester à 150m minimum de toute habitation, respecter la réglementation sur les feux de camp, la chasse ou la pêche. Mais en dehors de ces règles de bon sens, on peut en toute légalité s’installer où on veut, ce qui simplifie énormément les choses.

Mais avant de penser à notre bivouac du soir, qu’on installera d’ailleurs en pleine nuit à 23h après avoir failli manquer l’entrée du port, on va devoir traverser un énorme chenal.

Un chenal, c’est un couloir maritime imaginaire qu’emprunte les bateaux pour rejoindre ou quitter un port important. La direction qu’on suit nous fait couper une de ces autoroutes de la mer. Alors qu’on s’en rapproche, d’un coup la circulation s’intensifie. Il y a des bateaux navettes qui font les liaisons entre les îles qui filent à toute vitesses, de gros navires de pêche qui se dirigent dans plusieurs directions vers le large. Et puis on aperçoit plusieurs petites formes à peine visibles à l’horizon. On vérifie sur notre application de navigation, qui affiche sur la carte les navires équipés d’une balise et qui nous donne quelques informations les concernant notamment leurs noms et leurs tailles. On réalise alors qu’il s’agit en fait de cargos de plus de 100m de long qui arrivent vers le chenal. D’après notre application, on est même sur une route de collision avec l’un d’entre eux, c’est à dire qu’en maintenant nos vitesses et nos caps respectifs, on va a priori se percuter…

En théorie, en avançant à la voile, on est prioritaires. Mais on est tellement petits, avec notre coque qui dépasse de moins de 30cm de l’eau, qu’on ne veut prendre aucun risque. On poursuit notre route en surveillant de près ces bateaux qui nous entourent de tous les côtés.

Le cargo en question avance très vite. Bien plus vite que ce qu’on imaginait. Il grossit à vue d’oeil, énorme masse de métal dont la proue déplace des volumes d’eau monstrueux, indifférent aux vagues qui ne le font pas bouger d’un pouce. Il est tellement large que ça en devient difficile de déterminer à l’oeil la direction qu’il suit. Ce qui est sûr c’est qu’on doit vite prendre une décision, parce que notre petit moteur ne génère pas suffisamment de puissance pour nous sortir rapidement d’une situation d’urgence. On décide d’accélérer immédiatement. À bord, tout le monde se tait. 10 paires d’yeux scrutent cette coque noire qui nous fonce dessus. 

Et puis d’un coup, on le voit ajuster sa route. Il prend un cap qui va le faire passer derrière nous. C’est bon on est tranquilles…

On arrive au port alors que la nuit vient de tomnber. Les balises qui en marquent l’entrée sont peu visibles, et quand finalement on amarre le Fyr il est très tard… les tentes sont montées, le repas est vite avalé puis tout le monde part se mettre au chaud dans son sac de couchage pour profiter de quelques heures de sommeil… le Capitaine veut qu’on soient en mer à 07h00 le lendemain matin… 


On longe toujours cette côte norvégienne si impressionnante. Une courte escale dans un minuscule port qui ne compte qu’une poignée de bateaux nous laisse suffisamment de temps pour aller explorer un lac que j’ai repéré sur la carte. Les midgies sont partout, mais quelle vue au sommet ! On domine la baie dans laquelle se trouve le Fyr, vue d’en haut l’eau est turquoise, on voit le fond sablonneux, on se croirait en Polynésie.

Une nouvelle nuit passée sous la tente, cette fois-ci sur une dalle de béton, faute de mieux… là encore, le réveil sonne avant 07h du matin. On prend nos repères en tant qu’équipage, on est plus efficaces. Il nous faut maintenant à peu près 15 à 20 minutes pour lever le camp. Donc en étant bien organisés, on peut être à bord et prêts à larguer les amarres 30 minutes après que le réveil ait sonné. J’en ferai un défi personnel, imposé à toute ma tente, au grand désespoir d’Alex d’ailleurs.

Pour ce 4e jour de navigation, les conditions s’annonce mauvaises et on décide donc de rentrer à l’intérieur des terres en s’engagent dans un dédale de canaux naturels spectaculaires. Il n’y a généralement que quelques dizaines de mètres de plat, voir aucune distance du tout, entre les hautes falaises de roche claire et la mer.

ll est midi quand on arrive dans le port privé d’une maison qui domine le fjord. Le propriétaire nous accueille et nous autorise à utiliser son réseau électrique. Il nous explique qu’il vit en quasi autarcie après avoir construit lui-même sa maison. Il chasse, pêche, cultive son potager pendant l’été et une source l’alimente en eau potable. Le cadre est idyllique. Thomas, Joanne et moi on ne résiste pas au bleu translucide et pur de l’eau du petit port, et pendant que le reste de l’équipage se prélasse au soleil, on y pique une tête.

Dur de s’arracher à ce petit coin de paradis, mais il le faut bien… on poursuit en direction de l’ile de Froya, un petit village où on pourra se ravitailler. Des éoliennes géantes posées à 300 ou 400m au dessus de l’eau nous dominent de leur hauteur majestueuse.



Kalvåg

Ça y est le port est en vue !

Pendant que Joanne gère la manoeuvre d’approche avec son équipe de quart, je vérifie l’horaire d’ouverture du seul supermarché de l’île : il ferme 10 minutes plus tard ! Le Fyr se dirige du ponton libre le plus proche pour nous permettre à Baulieu et moi, de débarquer. On file avec notre liste de courses à la main et nos bottes de mer qui couinent à chaque pas. Tout le monde pêche ici, donc même dans nos tenues de mer on passe inaperçus. Une fois les courses faites, on marche une dizaine de minutes pour rejoindre le reste de l’équipage, qui est allé s’amarrer du plus loin dans le port.

Le village est organisé autour du port, construit dans une anse naturelle. Près de son entrée, il y un gros bâtiment industriel le long duquel est amarré un massif bateau de pêche bleu. Les quelques dizaines d’habitations, toutes en bois, sont rouges, blanches ou grises. Au coeur du port, en partie perché sur pilotis à quelques mètres au dessus de l’eau, il y a un restaurant où une dizaine de personnes profitent déjà d’un apéritif en extérieur dans la lumière dorée de ce début de soirée. Juste en dessous, une plateforme flottante supporte ce qui ressemble à un fût en bois géant, comme on en utilise pour le vin. C’est en fait un sauna, dont la porte s’ouvre d’ailleurs au moment où je pose mes yeux dessus. Une bande de copains en sort en courant, la peau encore fumante, avant de se jeter à l’eau, directement dans le port. Un peu lus loin, un groupe de femmes chantent, rient et trinquent en profitant du plus gros jacuzzi extérieur que j’ai jamais vu, installé devant l’une des maisons les plus proches du restaurant. Bref, j’ai autour de moi une fascinante fenêtre sur la société norvégienne. Observer les gens vaquer à leurs occupations quand on est à l’étranger, c’est à mon sens la meilleure façon de s’ouvrir à des cultures différentes.

Le restaurant est un établissement plutôt chic, avec nappes blanches et personnels en uniforme, qui donne donc sur le port et sur un petit quai en béton vide en dehors de quelques tables en bois. Un décor tranquille et calme. Mais pas ce soir. Ce soir, les clients déjà attablés ont sous les yeux un spectacle sans doute assez inhabituel : Nous. Un équipage entier qui s’agite dans tous les sens pour optimiser cette courte pause. Notre réchaud à gaz tourne à plein régime pour faire cuire riz et poisson, certains d’entre nous sont au téléphone, d’autres se relaient pour profiter de la douche publique accolée au restaurant, et nos affaires sont étalées sur 4 ou 5 tables en bois. Il y a des vestes, des bottes, des salopettes, des sacs étanches, des serviettes de bain accrochées un peu partout. C’est un bazar organisé, mais un bazar de 10 personnes quand même, donc ça fait du volume.

La manager va d’ailleurs très poliment venir nous saluer et nous demander subtilement si on compte passer la soirée sur place. On lui explique qu’on doit repartir dans moins d’une heure, la voilà rassurée !

Il est 21h00. Le départ du Fyr fait sensation. Des dizaines de personnes nous observent, certains nous font des signes de la main, plusieurs se lèvent pour prendre des photos. J’ai le sentiment qu’on quitte une bulle de civilisation, de chaleur et de lumières pour s’enfoncer dans le froid, la solitude et l’obscurité de la nuit.



Un miroir dans la nuit

La lumière décline. On entre peu à peu dans la phase de navigation de nuit. Pour moi c’est l’un des moments les plus marquants de cette expédition. 

Il n’y a plus un bruit, on file sur une mer d’huile, un miroir noir dans laquelle se reflètent les étoiles. Pas une vague, pas un nuage, pas un souffle de vent À bord le silence s’installe. Comme si chacun s’appropriait l’instant pour mieux en apprécier la magie et la poésie. J’inspire profondément et je me dis que j’ai une chance incroyable de vivre une telle expérience. À cet instant précis, j’ai le sentiment de partager quelque chose de très fort avec mes compagnons d’aventure.

Nous n’avons pas d’éclairage sur le Fyr, et aucune lumière sur la côte, qu’on ne distingue plus du tout. Pour nous, elle a disparut. On est plongés dans l’obscurité la plus totale. Et puis quelques lampes frontales s’allument. On utilisent les faisceaux rouges pour ne pas s’éblouir les uns les autres. La scène semble un peu irréelle. Je distingue vaguement des visages cachés sous les capuches, mais les contours en sont imprécis.

Doucement, les conversations reprennent. Les voix sont posées, douces, comme de peur de briser ce silence qui nous enveloppe. 

Avec Thomas, on s’était mis d’accord au port de Kalvåg (Kalvogue) pour enregistrer un échange dans la soirée. Je me tourne vers lui, nos regards se croisent, mais on ne se dit rien. Il hoche la tête, j’attrape le sac étanche dans lequel se trouve mon micro et j’enjambe la voile et un faisceaux de rames pour le rejoindre. 



Interview du Capitaine

Notre échange est passionnant ! Pendant près de 2h, Thomas m’en dit plus sur son parcours, sur ce qui l’a amené à créer BATAR et sur sa vision pour la suite de ce projet fou. Il m’explique comment, avec son entreprise LOUIS, il s’efforce de réduire notre impact sur l’environnement en fabricant des produits de qualité, réutilisable à l’infini. Cet homme est un passionné que rien n’arrête et qui semble posséder une réserve d’énergie inépuisable , mais vous l’entendrez, les 3 semaines d’expéditions qu’il vient de vivre et l’heure tardive ont failli avoir raison de lui !

**Thomas**

Je range les micros. C’est toujours calme à bord, on continue de filer sur l’eau en silence. Je m’installe comme je peux au fond du bateau, en me calant entre les caisses, les rouleaux de bouts et les défenses. Tout est humide, mais on s’y habitue. Je m’assoupis doucement, sans vraiment m’endormir.



 Conclusion

Il y des choses qu’on ressent. Je ne sais toujours pas exactement ce qui m’a tiré de ma torpeur. Mais soudainement, je perçois une certaine tension à l’arrière. Ça s’agite.

Je me rapproche du poste de cartographie. Une capuche éclairée par la lumière bleue de l’iPad est penchée en avant, comme pour mieux scruter la carte digitale affichée sous ses yeux. C’est Joanne.

Je remarque que l’écran est sale, des gouttes d’eau de mer y ont laissées en s’évaporant une constellation de tâches de sel noires. Et puis j’entends quelques mots prononcés à voix basse, comme pour en limiter l’impact ; “je ne les vois pas”, “pas la bonne position”, “quelqu’un à l’avant, vite”. En une fraction de secondes je comprends : ce ne sont pas des tâches de sel que je vois sur l’écran, mais des rochers et des îlots. 

On est encerclés, il y en a partout autour de nous, mais on on ne les voit pas. Il est 01h00 du matin, le GPS ne fonctionne plus correctement, on est aveugles, au coeur d’une nuit sans lune, dans un noir total